À 76 ans, bon pied bon oeil, Renée est toujours fidèle au comptoir de sa boutique de charcuterie-traiteur, rue de la Trinité. Coquette et volubile, cette figure guingampaise distribue sa gentillesse à tour de bras et s'enquiert de la vie de ses clients, avec le bagout que chacun lui connaît. « Des gens, qui ont autrefois vécu dans le quartier, reviennent spécialement à la boutique voir ma mère, en souvenir du bon vieux temps ! » raconte son fils Pascal, aujourd'hui aux commandes de la charcuterie.
Et du temps, il s'en est écoulé : bientôt 50 ans que Renée Guézennec officie dans la rue de la Trinité. Aux avant-postes pour mesurer l'empreinte des années sur le quartier. Avec son fils, la conversation roule sur la Trinité des années 60. Une rue alors dessinée à coup de petites échoppes : troquet, restau-ouvrier, blanchisserie... Où il faisait bon s'arrêter sur le pas de la porte, discuter le bout de gras. « Là-dessus, les gens ont bien changé » glisse Renée. « Rien à voir avec le flux de voitures ou les gens pressés d'aujourd'hui, relève Pascal. Dans ces années-là, les gens perdaient facilement une heure pour échanger leurs petits malheurs ! Et pour les clientes, souvent femmes au foyer, la vie de quartier c'était du lien social. »
La Trinité de ces années 60 appartient au temps des petits commerces de proximité. Certains forts de caractère. « Comme cette menuiserie de la rue qui appartenait aux frères Béguec. Pittoresques, se souviennent la mère et son fils. Ils travaillaient le bois le jour et soufflaient dans la trompette la nuit, alors qu'il leur manquait deux ou trois doigts ! » Ou ce garagiste british qui collectionnait les Traction. Ou encore ce cordonnier « qui travaillait à sa fenêtre, à la façon des artisans du Moyen-Âge ».
En gamin du quartier, Pascal raconte la convivialité de tous ces habitants. « Jusqu'à mes 11 ans, ce quartier a constitué mon seul horizon ; c'était mon monde. Avec des parents commerçants, j'étais un gosse de la rue ! Toutes les portes m'étaient ouvertes. » Et Renée de raconter « combien de fois il était fourré avec ses copains à la Remonte, sur le site de l'ancienne caserne de pompiers ». « Dans une ambiance très Guerre des boutons ! » pouffe Pascal.
Des tranches de vies comme autant de petits fragments du passé, qui donnent corps à ce quartier jadis haut en couleurs. Avec, en mode mineur, une pointe de nostalgie dont les Guézennec ne se cachent pas.